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samedi 14 avril 2018

« Un impitoyable nettoyage ethnique » (Patrice Franceschi)

"Fin mars 2018, des centaines de milliers de Kurdes – hommes, femmes, enfants, vieillards – ont dû fuir la région d'Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour échapper aux hordes djihadistes lancées à leurs trousses par l'armée turque. Images effrayantes d'un exode en tous points semblable à celui de 1940 en France. Sur ces routes de l'exil, ne manquaient même pas les cadavres de civils déchiquetés par les bombardements de l'aviation. Il y en avait partout. En cinq ans aux côtés des Kurdes, je n'avais jamais vu une telle horreur. 
Deux mois plus tôt, l'invasion turque m'avait surpris à Paris mais mes camarades s'étaient aussitôt mis à m'envoyer des centaines de photos et de vidéos attestant les crimes de guerre commis contre eux au cours de leur résistance farouche à cette nouvelle agression : tortures de combattantes capturées, décapitations de prisonniers, massacres d'enfants, exécutions sommaires de paysans, rapts de femmes. La barbarie absolue. De quoi alimenter la crainte d'un nouveau génocide après celui commis contre les Arméniens un siècle plus tôt. Tout cela dans l'indifférence de la communauté internationale. Ou peu s'en faut.
À l'heure où j'écris ces lignes, les Turcs poursuivent impitoyablement le nettoyage ethnique de la région d'Afrin et y installent des milices djihadistes qui n'ont rien à envier à l'État islamique que nous pensions avoir vaincu. Un véritable danger sécuritaire pour la France. Ce n'était pas la peine d'aider militairement les Kurdes à en finir avec Daech pour revenir à la case départ. La situation est si évidente maintenant que le président de la République, Emmanuel Macron, a pris la décision de rompre le silence et a reçu officiellement à l'Élysée une délégation kurde - avec leurs alliés arabes et chrétiens - pour leur signifier qu'ils ne seraient plus seuls désormais. Il a été le seul chef d'État à le faire et il faut souhaiter que son exemple soit suivi partout afin de réparer les fautes morales et politiques que nous avons commises en abandonnant nos alliés, comme si nous ne savions plus distinguer nos amis de nos ennemis."
Écrivain et témoin engagé, Patrice Franceschi défend de longue date la cause kurde.
(in La Vie, 13/04/2018)

lundi 29 janvier 2018

L'Eglise au sein des Gaules

Aucun proche de Jésus ne s'y est rendu, aucun apôtre n'y a prêché... L'Église au sein des Gaules a su compenser ces manques pour importer le christianisme, tout en douceur, dès la fin des années 170, comme le raconte Bruno Dumézil historien, et auteur de les Racines chrétiennes de l'Europe (Fayard, 2005) et les Barbares (Puf, 2016).

La France est souvent qualifiée de « fille aînée de l'Église ». Mais cette appellation flatteuse n'apparaît qu'en 1841 ! À bien y regarder, la communauté des Gaules ressemble plutôt à une « petite dernière » qui a su jouer de ses atouts pour se placer sur le devant de la scène. Pour commencer, les Gaules n'ont pas abrité d'Église primitive. Aucun proche de Jésus ne s'est rendu en Gaule, aucun des apôtres n'y a prêché. Les vraies origines du christianisme sont à rechercher en Orient ou à Rome, ville où Pierre a séjourné. Au Moyen Âge, cette absence d'origines apostoliques constituera un problème majeur pour l'Église gallicane ; elle tentera de le compenser en important des reliques prestigieuses ou en diffusant des récits opportuns. Au XIIIe siècle, la Légende dorée de Jacques de Voragine fait ainsi débarquer Marie-Madeleine en Provence.
Pour trouver des traces de chrétiens dans les provinces romaines de Gaule, il faut attendre la fin des années 170. Un petit groupe de fidèles du Christ est alors condamné à mort à Lyon. Le premier récit que nous possédons insiste sur le martyre d'une jeune esclave, Blandine, livrée aux bêtes dans l'amphithéâtre. La plupart des chrétiens de Lyon portent toutefois des noms grecs. Ils viendraient donc d'Orient ou de Rome, une métropole qui abrite alors de nombreux Orientaux. Par la suite, le christianisme fait souche en Gaule, mais surtout dans les villes portuaires de la basse vallée du Rhône. Jusqu'à la fin du IIIe siècle, les fidèles demeurent peu nombreux ; malgré quelques personnalités exceptionnelles, comme le théologien Irénée de Lyon, l'Église des Gaules fait pâle figure par rapport à l'aura spirituelle de l'Asie mineure ou de l'Afrique du Nord. Le hasard veut toutefois que les Gaules soient soumises à des empereurs romains assez bienveillants. Tel est le cas de Constance Chlore (293-306), dont la concubine, Hélène, était une chrétienne orientale. Pour l'essentiel, les Gaulois échappent ainsi à la grande persécution qui ensanglante Rome et l'Orient entre 303 et 305. Ce climat de tolérance constituera à moyen terme une gêne, car les Gaules manqueront toujours de corps saints à vénérer. Il faudra alors exploiter au mieux les reliques des rares martyrs disponibles, tel Maurice, soldat romain appartenant à la légion dite « thébaine ». Les auteurs médiévaux lui supposeront une origine égyptienne. Par confusion, le saint le plus vénéré des Gaules est ainsi représenté comme un homme noir pendant la plus grande partie du Moyen Âge.
À la mort de Constance Chlore, les provinces romaines d'Occident passent sous le pouvoir de son fils, l'empereur Constantin. Celui-ci se montre très tôt favorable au christianisme. En 313, son édit de Milan généralise le statut légal dont les chrétiens bénéficiaient de fait depuis 311. Constantin va toutefois plus loin en aidant les évêques à réunir de grands conciles. Le premier se tient à Arles en 314. L'épiscopat gaulois peut alors lutter contre les hérésies et légiférer sur le fonctionnement des institutions ecclésiastiques ; pour l'occasion, les prélats des Gaules reconnaissent l'ascendant spirituel de leur collègue de Rome, geste appelé à une grande postérité. Peu à peu, le réseau des diocèses s'étoffe. Au sud de la Loire, chaque cité romaine dispose d'un évêque dès les années 350. Le centre de la vie chrétienne devient alors l'église épiscopale, bientôt appelée cathédrale, puisque l'évêque y a son siège (la cathèdre). On construit à ses côtés un édifice doté d'un bassin central, le baptistère ; la taille importante des premières cuves laisse deviner que ce sont avant tout des adultes qui demandent le baptême. Plus au nord, le semis d'évêchés paraît plus lâche, mais les traces archéologiques se multiplient, qui témoignent d'une augmentation rapide du nombre des fidèles.

Pendant l'Antiquité tardive, qui est chrétien en Gaule ? D'après les témoignages, l'armée est un des milieux qui compte le plus de convertis. Sur les représentations, les cheveux longs de la garde rapprochée de l'empereur vont d'ailleurs servir de modèle à la coiffure des anges ! De même, saint Martin sert dans les légions romaines avant de devenir ermite ; il finit par être ordonné évêque de Tours en 371. Pour les petites élites civiles, la conversion répond parfois à des motifs assez prosaïques. Par exemple, certains notables deviennent prêtres pour échapper aux impôts et à l'obligation de participer au fonctionnement des assemblées municipales ; cette fuite des contribuables et des édiles provoque la colère de l'empereur chrétien ! Quant aux sénateurs, certains se convertissent par opportunisme, car l'empereur a tendance à favoriser la carrière de ses coreligionnaires. Mais beaucoup sont séduits par la quête spirituelle offerte par le christianisme. 
Une part de snobisme intervient aussi, avouons-le, puisque dans un contexte de tensions sociales, les aristocrates entendent se distinguer par tous les moyens des paysans incultes : le mot qui désigne ces derniers – pagani – donnera en français le terme « païens ». Pendant longtemps, les aristocrates renâclent en revanche à se faire clercs. Ils préfèrent vivre dans l'ascèse, au sein de leurs domaines, qu'ils
transforment en monastères. Là, ils y installent leurs bibliothèques, où se mêlent auteurs profanes et Pères de l'Église. Apparaissent ainsi ces grands centres d'études qui constitueront une spécificité de la chrétienté latine. Fondée vers 400, au large de Cannes, l'abbaye de Lérins demeure le témoin de ce premier monachisme.
L'effondrement progressif de Rome vient changer la donne. Au Ve siècle, des Barbares, plus migrants qu'envahisseurs, s'emparent des postes politiques et militaires au sein de l'Empire. Les sénateurs romains se replient alors vers le haut clergé et transfèrent aux cathédrales une partie de leurs biens. Les Églises des Gaules s'enrichissent, ce dont témoigne la construction de palais épiscopaux ornés de mosaïques. C'est avec ces puissants prélats que les Barbares négocient la constitution de leurs nouveaux royaumes. Pour l'occasion, les Gaules ont à nouveau la chance d'éviter les persécutions. Les rois wisigoths et burgondes qui se partagent le sud de la Loire sont hérétiques – ils tiennent le Fils pour inférieur au Père –, mais ils ont besoin des élites catholiques pour administrer leurs territoires. Ils n'hésitent donc pas à offrir des exemptions d'impôts à certaines cathédrales. Au nord, les Francs sont païens, mais ils affirment constituer la dernière armée de l'Empire chrétien. Ils vivent donc en bonne intelligence avec des personnalités chrétiennes influentes,
telle sainte Geneviève de Paris. À terme, le roi franc Clovis (481-511) finit par se convertir au catholicisme. Mais l'événement suscite si peu d'intérêt qu'aucun contemporain n'en a enregistré la date exacte.
Au début du VIe siècle, tout indique que la quasi-totalité des habitants des Gaules est devenue chrétienne, sans persécution ni contrainte. En effet, ce que nous appelons le paganisme romain correspond à une somme de rituels beaucoup plus qu'à une croyance structurée. Ces cérémonies supposent l'existence de temples et de sacrifices, dont le poids financier retombe sur la cité, l'État ou les élites locales. Or une crise budgétaire a frappé la plupart des villes à partir des années 250, et l'Empire se désengage du financement des cultes dès l'époque de Constantin. Quant à l'argent des aristocrates, il sert dorénavant à la construction des basiliques ou à la dotation des institutions caritatives. Portée par les seuls paysans, la religion romaine traditionnelle meurt donc sans bruit. Peu à peu, les grands sanctuaires gaulois tombent à l'abandon. Certes, leurs pierres sont parfois récupérées pour construire des églises, mais plusieurs générations après les derniers sacrifices, quand les temples ne sont déjà plus que des ruines. Pour voir le christianisme progresser, les évangélisateurs comptent en fait sur l'influence des notables chrétiens. C'est par exemple ce qu'enseigne le grand prédicateur Césaire d'Arles (470-543). Nul n'est besoin de violer les consciences. Quant à la communauté juive, elle est globalement respectée.
Dès l'époque des fils de Clovis, les rois des Francs entreprennent à leur tour de parfaire la christianisation des Gaules. Pour cela, ils soutiennent l'action des évêques, et parfois même la devancent. Le souverain chrétien n'est-il pas le principal responsable du salut de son peuple ? Ce faisant, les rois de la dynastie mérovingienne émettent une importante série de lois. L'instauration du dimanche comme jour férié résulte ainsi d'une décision du roi Childebert II en 595. Le palais lutte aussi pour interdire les mariages entre parents rapprochés et pour protéger les femmes contre les rapts. Dans un même temps, les descendants de Clovis soutiennent la fondation d'hospices et de grands monastères. Saint-Germain-des-Prés et Saint-Denis sont ainsi enrichis par des princes qui entendent en faire leur dernière demeure. Les reines mérovingiennes se montrent tout aussi actives, notamment Radegonde (520-587) et Bathilde (630-680), qui finissent par se retirer dans des monastères. Certes, les historiens ont longtemps cru à un faible degré de christianisation des populations du Haut Moyen Âge, parce que les défunts sont enterrés avec leurs vêtements, leurs bijoux et leurs armes. On en déduirait aisément qu'ils croyaient en un au-delà germanique fait de combats éternels. Mais les évêques gallo-romains se font aussi inhumer avec de riches parures. Hier comme aujourd'hui, les coutumes funéraires n'ont pas forcément de sens religieux. Simplement, les puissants entendent démontrer leur statut jusque dans la tombe.
Signe que le temps de l'évangélisation est achevé, le baptême des enfants devient la norme en Gaule mérovingienne. Dans les baptistères, les anciennes cuves sont réaménagées : maçonnées et en partie comblées, elles deviennent de simples fonts baptismaux. Certains hommes d'Église restent pourtant convaincus que le pays demeure une terre de mission. Tel est le cas des moines irlandais menés par saint Colomban, qui débarquent sur le continent peu avant 600. On mesure leur déception quand ils découvrent un paysage déjà rempli d'églises, où la journée est rythmée par le son des cloches. Les Irlandais apportent toutefois une nouvelle spiritualité et des pratiques liturgiques inconnues. Par exemple, alors que l'aveu des péchés était jusque-là fait en public pendant la messe, Colomban propose qu'il soit reçu en secret, dans l'oreille du prêtre ; cette pénitence auriculaire est à l'origine de la forme actuelle de la confession.

Au milieu du VIIIe siècle, la famille aristocratique des Carolingiens se dit également persuadée que le royaume franc est encore peuplé de païens. Ce faisant, les Carolingiens peuvent accuser les rois mérovingiens d'incurie et préparer un coup d'État. De fait, Pépin le Bref s'empare du trône en 751. Il institue aussitôt le rituel du sacre et se présente comme l'égal des rois de l'Ancien Testament. Le fils de Pépin, Charlemagne, s'affirme à son tour comme un grand évangélisateur des nations. Objectivement, on peut se demander s'il restait beaucoup de monde à convertir vers l'an 800 en Gaule. Mais peut-être est-ce là mal aborder le problème. La christianisation est un processus sans fin. Car qui peut affirmer être assez chrétien ? Au Moyen Âge central, le mot de « converti » peut ainsi désigner l'homme qui change de religion, mais aussi celui qui réforme son comportement, voire celui qui entre dans les ordres. L'intériorisation du message divin est variable, mais l'institution qui jauge la christianisation en tire un grand pouvoir. Les autorités civiles et ecclésiastiques n'hésiteront jamais à envoyer des missions d'évangélisation dans des régions qu'elles jugent insoumises. Le rebelle n'est-il pas toujours un « infidèle » ? Commence alors l'ère des violences religieuses, alors que, paradoxalement, la conversion universelle des Gaules s'était déroulée dans un climat serein.

(in "La Vie", 21-28 décembre 2017)

mardi 3 octobre 2017

La pilule, les féministes et les eugénistes

"Avant mon enquête, je pensais que la pilule avait été inventée par des féministes et pour les femmes. Mais la réalité s'avère bien différente. 

Celle qui est à l'origine de la pilule que nous avons aujourd'hui s'appelle Margaret Sanger. Cette infirmière américaine était une forte tête féministe, mais ses arguments pour les droits des femmes ne faisaient pas mouche. 
Ce sont finalement les financements de milliardaires eugénistes américains, qui cherchaient à endiguer les naissances des classes populaires, qui ont permis à la contraception orale de voir le jour. En pleine Guerre froide et dans un contexte de tensions raciales, ils y ont vu l'opportunité de contrôler le taux de natalité des classes populaires et, entre autres, de supprimer la tentation communiste. 
Il n'était donc à pas réellement question du bien-être des femmes, on adressait la pilule à des femmes que l'on considérait comme trop peu intelligentes pour maîtriser elles-mêmes leur contraception. 
L'histoire révèle aussi un manque de sérieux lors des premiers tests menés sur la pilule. Sur 850 femmes, cinq sont décédées mais aucune n'a été autopsiée. Finalement, quand la pilule a été créée, nous ne savions pas précisément comment ces hormones agissaient, nous n’avions aucun recul sur les effets d’une prise à long terme."

(Sabrina Debusquat, auteur de "J'arrête la pilule", in La Vie (21/09/2017)

vendredi 22 septembre 2017

Boris Cyrulnik, Auschwitz et Dieu

"Dieu n'existe pas, sinon il n'aurait pas permis Auschwitz"

"Je me suis intéressé au travail de Raymon Falsetti sur les survivants d'Auschwitz. Falsetti a fait un travail sur le sujet. Il a enquêté parmi les anciens déportés pour savoir s'ils avaient perdu la foi : 13% des sondés ont répondu qu'ils ne pouvaient plus croire en Dieu après tout cela et 17% qu'ils l'avaient rencontré là-bas. Pour les autres, cela n'avait rien changé à la croyance. Le travail psychosociologique qui a été réalisé permet de préciser cette phrase entrée dans la culture, et qui n'est que partiellement vraie".

(Boris Cyrulnik, in La Vie, 14/09/2017)

samedi 16 septembre 2017

Interview de Jean-Claude Guillebaud, in La Vie

Dans la Foi qui reste (l'Iconoclaste), Jean-Claude Guillebaud, chroniqueur à La Vie depuis 2001, retrace l'histoire d'une foi chrétienne ravivée après être restée longtemps sous le boisseau.

Malgré 20 siècles de doutes et de crises, l'Église réussit toujours à se maintenir. Cette institution résiste-t-elle à ce que vous appelez la « médiocrité cléricale » ?

L'esprit de vieillesse est susceptible de frapper n'importe quelle institution. Or l'écueil est d'accorder plus d'importance à ce qu'est l'Église en tant qu'institution qu'au message dont elle est porteuse. Chaque fois que l'Église prend des décisions autoritaires ou disciplinaires, quand elle se mêle trop du temporel, le message évangélique qu'elle porte est trahi. Nous avons évidemment besoin de l'Église comme institution, car c'est elle qui, depuis des siècles, structure le catholicisme. Mais nous avons aussi besoin de dissidents, de gens qui l'interpellent, qui la remettent en cause et qu'elle menace parfois d'excommunier... avant de les canoniser plusieurs siècles plus tard ! Ce que je trouve magnifique dans l'histoire de la chrétienté, c'est ce balancement entre l'institution et ses dissidents. Je lis Bernanos depuis que je suis adolescent. Dans ses Écrits de combat, ce catholique fervent se montre particulièrement intransigeant à l'égard de l'Église. Il y a toujours eu des chrétiens anticléricaux ; c'est aussi ce qui explique la longévité du christianisme. S'il n'y avait eu que l'Église, l'institution se serait sclérosée. S'il n'y avait eu que les chrétiens contestataires, le message se serait perdu en route. Les deux sont indissociables.

Certains chrétiens se sentent incompris. Comment l'expliquez-vous ?
Je suis habité par une colère. La façon dont on humilie les chrétiens me désole. Et c'est une exception propre à la France, au Québec et à la Belgique. Partout ailleurs, personne ne songerait à désigner les chrétiens comme des obscurantistes et des incultes... Notre culture a été façonnée par plusieurs siècles de christianisme. La plupart des valeurs qui sont aujourd'hui dites « républicaines » proviennent de la Bible et de la pensée grecque. Il est donc absurde de considérer les croyants comme des arriérés. Il y a dans une seule page de l'Évangile de Jean plus d'intelligence, de profondeur et de pertinence que dans tous les livres des nouveaux philosophes à la mode. Le véritable problème est que nous vivons dans un monde qui prétend tout rationaliser, et dans lequel certains athées se croient plus malins que les autres.

Des chrétiens conservateurs n'hésitent pas à critiquer le pape, qui tiendrait un discours « irresponsable » sur les migrants. La présence de François est-elle irradiante ou irritante ?

Irradiante, bien sûr ! Pour la première fois, nous avons un pape qui est plus « à gauche » que les partis socialistes européens ! Cela dit, Jean Paul II, en 1991, avait publié une encyclique, Centesimus annus, qui critiquait longuement le capitalisme. Et ce, au moment où le communisme était en train de s'effondrer. Entre écologie intégrale et accueil de l'étranger et du pauvre, le message évangélique est souvent plus progressiste qu'on ne le pense. Le pape François se soucie des pauvres dans leur entièreté ; pas seulement de leur niveau de vie, mais aussi de leur dignité. Ceux que nous appellerons les « catholiques athées » ne se sentent attirés que par l'institution. Le message chrétien passe au second plan. Bernanos se moque de ces gens-là et dénonce ceux qui s'imaginent que le Christ est mort sur la croix pour permettre aux propriétaires de dormir tranquilles... Par exemple, Charles Maurras était athée ; il ne s'est intéressé que quelques heures avant sa mort au message évangélique. Il jugeait en revanche que l'institution cléricale permettait à la société d'être structurée et stable. Il avait une vision instrumentale du christianisme. D'où sa fameuse phrase : « Je suis athée, mais catholique. »

Au fond, ne pas être d'accord avec les positions politiques du pape, n'est-ce pas être un dissident, un catholique contestataire ?
Cela dépend. S'il s'agit de rejoindre les « identitaires », je m'y refuse. Il existe une notion d'immobilité dans leur manière de concevoir le monde et la foi. Or la foi chrétienne est une marche jamais achevée. Il faut un orgueil incroyable au chrétien qui affirme le contraire !

Est-il plus facile de se dire catholique aujourd'hui qu'il y a 10 ou 20 ans ?
Il y a 10 ans, mon livre Comment je suis redevenu chrétien a obtenu un succès inattendu. On me demandait : « Comment avez-vous trouvé le courage de dire que vous étiez chrétien ? »Quelle rigolade ! Les chrétiens courageux sont ceux qui sont persécutés en Syrie, en Irak, dans certains pays d'Afrique ou d'Asie. En France, tout ce que l'on risquait, c'étaient quelques moqueries parfois injurieuses. Or cela est en train de changer. Le politique semble avoir abandonné le laïcisme agressif que certains ministres ont pu adopter il y a quelques années.

Qui sont les chrétiens « raisonnables » ?
Ceux qui acceptent de rendre raison de la foi qui est en eux. Le chrétien raisonnable croit, mais consent toujours à soumettre sa foi à la raison critique – c'est même un devoir pour lui. Jacques Ellul, théologien protestant dont je suis toujours resté proche, était issu d'une famille athée. À 18 ans, il s'est converti au christianisme. Pour voir si sa foi était solide, il a passé une année à lire toute la littérature antichrétienne. À ce propos, le vrai dialogue interreligieux n'est possible qu'en acceptant l'idée que l'autre a peut-être quelque chose qui nous manque. Cornelius Castoriadis avait une formule magnifique de simplicité pour désigner l'acte de croire en général : « Toute croyance est un pont jeté sur l'abîme du doute. » C'est une action volontaire, qui n'exclut pas le doute, mais qui permet de le surmonter.

Comment combattre ce que vous nommez la « tentation de la citadelle » ?

La tentation du repli dessèche le chrétien. Comme si la foi était si faible qu'il fallait la mettre sous cloche. On n'est certes pas obligé de croire tout ce que la modernité apporte. Il existe deux formes de sottise : tout accepter et tout refuser. D'un côté, la sacralisation du progrès et de la transgression. De l'autre, le rejet global de la modernité. Le monde évolue et nous avons besoin de discernement pour nous aider à faire les bons choix. À la citadelle, il faut préférer un espace intérieur de recueillement non soumis aux prétendues urgences contemporaines.

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"La foi ne doit pas être une contradiction qui fait la morale, mais une contradiction qui génère de la perplexité chez les personnes qui sont prêtes à l'entendre et qui les renvoie à ce qu'ils croient vraiment. c'est ce que dit le Christ : "Que celui qui a des oreilles entende !" (Pierre-Louis Choquet, in La Vie, 2/11/17)

vendredi 25 août 2017

Les Kurdes en Syrie

Extraits d'un article paru dans La Vie (août 2017) :

Les Kurdes sont 35 à 40 millions, divisés entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, avec quelques communautés disséminées dans l’ex-Union soviétique et une diaspora en Occident.
Les divisions entre différentes factions sont surtout politiques.

En Turquie et en Syrie, leur communauté est en majorité sous l’influence du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de ses organes politiques ou militaires.
En Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD), lié au PKK, et sa branche armée, l’Unité de défense du peuple (YPG), dominent, soutenus par les États-Unis dans la lutte contre Daech. La guérilla marxiste, fondée à la fin des années 1970, prône un système confédéral et l’égalité femme-homme.
Le Kurdistan d’Irak autonome a un autre projet : tribal, conservateur et allié avec la Turquie. Ses peshmergas sont soutenus par les pays occidentaux. De sa capitale, Erbil, le président Massoud Barzani et son Parti démocratique du Kurdistan (PDK) règnent sans partage sur cette entité riche en pétrole et en gaz. Fin septembre, le Kurdistan irakien organisera un référendum pour devenir, ou non, un État indépendant.

(…)

Entre les chrétiens de la Djézireh et les Kurdes subsistent aussi de vieilles rancunes historiques héritées de l’époque ottomane. En 1915, le génocide lancé contre les non-Turcs par le gouvernement Jeune-Turc a bien sûr particulièrement touché les Arméniens, mais également les communautés assyro-chaldéennes, massacrées et déportées de leurs berceaux historiques situés dans le sud-est de l’actuelle Turquie. Ce drame appelé « Seyfo » a vidé la région du Tur Abdin, les villes de Mardin, Midyat et les villages jusqu’à Nusaybin et Silopi, situés juste de l’autre côté de la frontière turco-syrienne. Or, en 1915, si les commanditaires des massacres étaient turcs, les exécutants étaient des bandits et des mercenaires kurdes. Les rescapés ont trouvé refuge en Syrie, qui n’a jamais manqué d’instrumentaliser cette « protection ». « Les chrétiens sont hantés par cette histoire de 1915, c’est ce qui les divise. Un petit groupe pense qu’avec les Kurdes on peut construire une nouvelle société. Mais la majorité pense que ces Kurdes sont les descendants de ceux qui ont massacré leur famille et qu’on ne peut pas leur faire confiance, contrairement au gouvernement de Damas, qui a toujours garanti la liberté religieuse », résume le père Elias, qui s’occupe de la paroisse de la Sainte-Vierge à Nassira, un quartier de Hassaké que le régime de Damas ne contrôle plus.